Réseau d'observateurs de la neige pour le massif des Vosges

3 – Martin, l’homme des neiges.

Il faisait un froid d’ours, le vent soufflait en rafales sur les crêtes. Economisant ses efforts, le skieur avançait paisiblement, au pas du montagnard rôdé aux longues randonnées en « peaux de phoque ». Aujourd’hui, Martin avait prévu d’effectuer la traversée d’ouest en est comme ses ancêtres alsaciens, lorsqu’ils revenaient d’une visite aux voisins du versant lorrain. Le GPS réglé sur l’azimut, la boussole au cou, (on n’est jamais assez prudent, deux précautions valent mieux qu’une), le solitaire cheminait sur le flanc du Kastelberg. Bercé par le claquement sec de métronome des fixations de skis, songeait-il à la potée qu’il dévorerait, la petite bière, les brédélés, le bon feu dans l’âtre qui le réchaufferait en arrivant dans sa petite maison de la vallée ?

C’était toujours ainsi, dès qu’il branchait le pilote automatique, au point qu’il en perdait conscience du réel, manquant souvent de s’égarer.

La pente, moins raide annonçait le plateau. Il était temps d’enlever les « peaux », de les plier soigneusement pour les ranger dans le Ruck. La longue descente commençait.

Martin était probablement un des rares humains à fréquenter ces parages par tous les temps. Le relief, peu marqué à cette altitude ne présentait pas de risque pour un montagnard expérimenté. En revanche, l’escarpement était ourlé de corniches fragiles, à peine visibles dans le brouillard.

Bien que connaissant les parages, il contourna prudemment un dôme derrière lequel il soupçonnait la présence d’une plaque à vent, puis amorça la descente sans couper le versant. La poudre volait à chaque virage. Dans la combe, il fit un court arrêt pour reprendre son souffle derrière un gros rocher, à l’abri des avalanches.

(c) P-M david – Niv’ose

Soudain! la neige se dérobe sous ses skis et il glisse, sur quelques mètres, dans un trou. Une fois passée la surprise de la chute dans l’obscurité, se sentant indemne, il sort de son sac la lampe frontale et éclaire la cavité dans laquelle il est tombé : c’est une sorte de grotte. Des poutres, écrasées par le poids de la neige accumulée de longue date, sont enchevêtrées. En déchaussant les skis, il s’aperçoit qu’il est assis sur un gros chaudron métallique. Ce lieu est un véritable capharnaüm. Outils, hache, fourche, sont posés contre un mur ; des cloches de vaches sont suspendues à la faîtière…Il comprend tout maintenant : une ancienne ferme d’altitude ! Il est tombé dans la cheminée d’une marcairie abandonnée au moment du grand bouleversement climatique. C’est une de ces exploitations où l’on fabriquait autrefois le fromage de Munster.

Au milieu de la pièce, apparaît une table de bois, sur laquelle un couvert, une bouteille et un verre indiquent qu’une personne a pris un repas.

Et puis : des pièces, des bijoux qui brillent à la lueur de sa frontale. Un diadème surtout attire le regard, chargé de pierres précieuses serties d’or…

La légende du trésor des nains de Kerbholtz, les Zwarigeler ? Ces petits personnages qui creusent des mines dans la montagne, d’où ils extraient des pierres rares et des métaux précieux pour fabriquer de magnifiques bijoux à l’intention de la fée des neiges. Ces êtres mythiques qui s’abritent l’hiver dans les fermes désertées par les hommes … C’est donc vrai  pense t’il! Ou je rêve ?

Un papier, en partie rongé par le temps et les souris, a été déposé en évidence sur le trésor. L’encre en est tellement décolorée qu’une partie du texte est illisible. Voici ce que l’on peut comprendre :

«  …échappé de justesse aux f… la bécane est tombée en carafe, m’ suis traîné dans la neige profonde jusqu’à cette baraque. Cette p… de tempête de neige arrête pas ; Quel pays de m… mangé un morceau de fromage sec, …une pinte de vin frais qui restaient dans la cave. J’sais pas si j’ m’en sortirai. J’emporte juste le pèze, j’ laisse la quincaill… Ciao les mecs, je m ‘casse…» Arsène, le roi de la cambriole

Il n’en revenait pas. Ce trésor dormait sous la neige depuis près d’un siècle, et c’est lui, Martin qui le retrouve. Que faire maintenant ? Pas question de repartir ce soir car la nuit va tomber. De plus, l’altimètre indique une baisse de pression. Les parages sont trop dangereux pour continuer. En randonneur aguerri, il organise son bivouac.

Au petit matin, une faible lueur filtre par le trou de l’imposante cheminée. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit, excité par cette incroyable histoire. Gravir la cheminée ne fut pas une mince affaire, surtout avec un sac rempli du précieux chargement. Les matériaux du vieux chalet vont servir d’échafaudage, et après maints efforts le randonneur, noir comme un petit ramoneur savoyard, se lance dans la descente.

(c) P-M David – Niv’ose

Lorsqu’il déchausse les skis à l’entrée du village, tout est calme. Il regagne sa petite maison sans rencontrer personne.

Que faire d’un tel trésor? Dès le lendemain le héros de l’histoire prévient les autorités locales.

Des recherches rondement menées permirent de retrouver les héritiers d’une riche famille qui s’était fait dépouiller de ses biens. Certains avaient émigré en Amérique, d’autres dans l’hémisphère sud.

On vit arriver quelques personnes qui cherchèrent à contacter discrètement le découvreur…

Pour Martin, honnête personnage, il est évident qu’il faut rendre le tout aux descendants.

Et alors, le verdict des experts tombe : tout est faux. Du toc, de la camelote … Oui ! ces bijoux ne sont que des copies des originaux. Il est probable que quelqu’un parmi les héritiers aurait à l’époque subtilisé l’héritage et remplacé par ces imitations.

Et Martin ? Il gardera de cette histoire le souvenir d’une très belle aventure.

Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels serait purement fortuite.